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Le samedi 5 mars 2005

L'Arbre aux branches coupées 




Montée de sève

Luc Perreault

La Presse

Après avoir donné la parole à des patenteux dans L'Immortalité en fin de compte, Pascale Ferland s'attaque à deux représentants de l'art brut russe dans L'Arbre aux branches coupées, un curieux documentaire qui témoigne autant de la curiosité de nos jeunes cinéastes pour tout ce qui vient d'ailleurs que de l'influence du cinéma direct. Comme si, cherchant à tourner le dos à une certaine réalité, des racines oubliées refaisaient surface.

Car il s'agit bien ici de racines. Même si le nom de Vladimir Poutine ou l'évocation du Comité central du parti communiste lui sont plus familiers, le colonel à la retraite Sizov, vieux nostalgique de l'ex-Union soviétique, qui occupe depuis 24 ans le poste de garde forestier, a plus de points communs qu'on serait porté à le penser avec le garde-pêche Télesphore Légaré, immortalisé naguère par Claude Fournier. Quant à cet autre représentant de l'art naïf russe, Alexeï Ivanovitch Kantsurov, on l'imaginerait facilement voisin de palier de Roger Toupin, l'épicier «variété» de Benoît Pilon. Si l'un habite à Montréal, l'autre loge dans un minuscule appartement communautaire de Moscou. Mais ces personnages nous rejoignent parce que le regard porté sur eux nous semble familier.

Sizov et Kantsurov ont en commun d'avoir vécu. Ils ont connu la guerre et l'espoir d'une vie meilleure. La réalité s'est chargée de les détromper. C'est plutôt à l'éclatement de leur pays qu'ils ont assisté. Aujourd'hui, ils n'arrivent pas à survivre avec le peu que l'État russe leur laisse. La peinture leur permet d'aller chercher quelques roubles supplémentaires.

Kantsurov aussi a fait la guerre. Il est obsédé par la crainte de perdre le peu qu'il a. Ses tableaux témoignent de cette inquiétude. Quelque chose perce à travers ces personnages et ces paysages qui les sauve de la banalité.

Entouré de ses chats dans sa datcha délabrée, l'ermite Sizov a l'air de mieux s'en tirer. Ses tableaux plus naïfs manifestent une certaine sérénité. Mais il faut voir cet octogénaire étirer ses tubes de couleur. Quand il soulève la trappe de la cuisine pour accéder à la cave, c'est pour en remonter quelques tubes neufs, son plus précieux trésor. On croirait entendre grincer la porte du haut côté de Séraphin...

Si Pascale Ferland semble fascinée, c'est plus par la richesse méconnue de ces deux oubliés que par l'exotisme de leur décor. Comme si, sous d'autres cieux, l'humanité ne changeait guère. Son film se veut aussi un témoignage sur les vertus bénéfiques de l'art. On a beau leur avoir coupé les branches, la sève passe toujours.

En début de séance, un très joli court métrage signé Fernand Bélanger, Après le déluge, a le mérite de nous mettre dans l'atmosphère. Tout un petit monde s'anime sous nos yeux, oeuvre d'une artiste, Gisèle Daniel.


 


L'Arbre aux branches coupées

Documentaire de Pascale Ferland. Avec Alexeï Yakovlevitch Sizov et Alexeï Ivanovitch Kantsurov. 1h20.

Deux peintres naïfs russes se confient.

Un documentaire privilégiant l'humain plutôt que l'exotisme

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